LES MEMOIRES D’OUTRE-TOMBE

MEMOIRES D’OUTRE-TOMBE, Chateaubriand (Tome 1 – Pléiade)
Quand on commence, c’est avec la conscience d’un voyage au long cours, sur près de 2000 pages. Très vite, on pense n’en venir jamais à bout, car à force de se mettre en scène dans ces postures où les douleurs sont des joies, on trouve vite quelque ennui au jeune François-René, un rien poseur.
Puis, l’auteur émergeant de la gangue du jeune homme, l’expérience et la Révolution aidant, on s’attache à sa vie, sans forcément le trouver sympathique, à ses rencontres, aux portraits de ses contemporains. Il porte en effet un regard sur son époque qui est beaucoup plus nuancé que le souvenir qu’on en avait. Il a la plume acide et acérée, ou tout au contraire élégiaque et chantournée… Mais il veut tout dire, tout citer, et l’effet catalogue est bien quelquefois pesant.
Puis surgit dans sa vie Napoléon Bonaparte. En celui-ci, Chateaubriand trouve à la fois un alter ego et un ennemi irréductible. Ne pouvant s’empêcher de l’admirer, il oscille ainsi entre fascination et détestation, la gloire de l’empereur l’élevant lui-même, en tant qu’opposant, aux mêmes hauteurs vertigineuses.
Comme si, au bout du compte, ils devaient se contempler par-delà l’horizon, l’un fixant Paris depuis Saint-Hélène, et l’autre cherchant derrière les ors fanés d’une Restauration suppurant l’ennui et le passé mort, cette île inabordable où va s’éteindre le Prométhée moderne. Car demeurer en place, chargé d’honneurs mais en rien prébendier, quand le héros déchu agonise sous l’œil vétilleux d’un gouverneur anglais, ceci confère au ministre et ambassadeur de Louis XVIII la magnanimité de celui qui eut naguère raison. Car il avait raison de s’insurger contre les expéditions d’Espagne et de Russie, de pleurer ce sang français et européen versé à flot sur les champs de bataille.
Je l’avoue, les 500 pages consacrées au Consulat et à l’Empire se lisent avec délectation, après le pensum des 500 premières disséquant la jeunesse et les inspirations de l’auteur.
Sans avoir la force du Mémorial de Las Cases, l’honnêteté et le brio avec lesquels Chateaubriand analyse son temps vaut qu’on se donne la peine de lire ce texte.
MEMOIRES D’OUTRE-TOMBE, Chateaubriand (Tome 2 – Pléiade)
Mille pages encore plus loin, on quitte le personnage avec le sentiment d’une épopée personnelle bien menée.
Dans cette seconde partie, c’est le Chateaubriand politique qui se met en scène, avec toujours ce formidable ego, qu’on lui pardonne d’autant mieux qu’il semble, de son vivant forgé dans le bronze, pour la postérité, sans jamais être antipathique.
Ce zélateur et penseur de la Restauration est un paradoxe vivant : en lui se conjuguent une aspiration profonde à une monarchie idéalisée et immémoriale, et un regret permanent des gloires de l’Empire.
Il y a dans sa pensée cette opposition entre le crétinisme des derniers Bourbons qu’il faut pourtant défendre, et l’intelligence fulgurante d’un Napoléon, qu’il faut pourtant condamner. Et on l’en devine profondément triste.
D’ailleurs, qu’il soit ministre sans portefeuille, ministre des Affaires étrangères, ou ambassadeur de France (à Berlin, à Londres, à Rome), il défend toujours « une certaine idée de la France » (pour ne citer personne!).
Témoin navré et impuissant des erreurs de gouvernement qui conduiront inexorablement à la révolution de juillet 1830 (racontée dans tous ses détails, avec fatalisme), il brosse le portrait des ministres et de la cour d’une plume acide et lucide, en déplorant toutes les occasions manquées de réconcilier la France et la branche aînée des Bourbons.
On retiendra ses propos tranchés sur Talleyrand, qu’il détestait pour ses prévarications notoires et sa corruptibilité (les deux traités de Paris, la cour à Gand). Même s’ils ne sont peut-être que jalousie de n’avoir pas réussi sa propre fortune, faute d’avoir été un prébendier émérite. Ils n’en illustrent pas moins sa propre sincérité.
Il semble avoir toujours conscience que l’idée qu’il défend, surtout après 1830, est une idée moribonde, sinon déjà morte, mais il ne la reniera jamais malgré les tentatives de séduction du nouveau pouvoir (monarchie de Juillet). Il faut en effet avoir en mémoire cette scène (arrangée ?) où la femme et la sœur de Louis-Philippe, tout en plaignant hypocritement le « pauvre » roi déchu, le pressent de s’engager sous la bannière des Orléans.
Le magnifique discours par lequel il donne sa démission de Pair de France pour n’avoir pas à prêter serment à Louis-Philippe, et ainsi renier celui qu’il a naguère prêté à Charles X, comporte une grandeur rare (d’autant qu’il renonce par-là aux seuls revenus tangibles qu’il ne doit pas à sa plume.
Il est ainsi à cheval sur deux mondes: l’ancien, fini avec la Révolution, et le nouveau, forgé par celle-ci, la personnalité de Napoléon, les batailles et les défaites de l’Empire, l’avènement de la démocratie parlementaire.
Cette fidélité à la Légitimité est particulièrement illustrée dans son voyage à Prague, pour y rencontrer Charles X en exil ; puis en Italie, quelques mois plus tard, pour y faire le point de l’avenir monarchique avec la Duchesse de Berry.
Voilà des pages très fortes, où l’on voit mourir ce monde ancien dans les derniers soubresauts d’un espoir malmené. Toutes les tares qu’il perçoit dans l’entourage des royaux exilés, dans l’éducation passéiste qu’on donne au jeune Duc de Bordeaux, trouveront bien après sa mort leur illustration : là se forge l’esprit des restaurations manquées du début de la Troisième République.
Il y a encore en lui quelque chose de la puissance du visionnaire qui, lorsqu’il esquisse la fin du 19ème siècle, voire le 20ème, dépeint presque ce qui en sera la réalité. En l’occurrence la fin de toutes les monarchies, incompatibles dans leur principe avec la démocratie qu’il sent républicaine, à l’instar de ce qu’il a analysé des Etats-Unis, et avec l’élargissement de la connaissance.
Son obsession de la mort est omniprésente. Croit-il en Dieu ? Plutôt en la religion, facteur de civilisation, de fraternité. Il voit dans le message christique un programme politique qui vaut bien celui de la Révolution – ou qui le préfigure. La mort est donc bel et bien une fin, et l’on sent combien ces Mémoires d’outre-tombe cisèlent le personnage que va retenir la postérité. Là, il est un faux modeste: tout le temps, il met en avant sa certitude (de faux modeste) que la postérité ne retiendra rien de François-René de Chateaubriand, mais tout est conçu, construit, pour en faire le fleuron, un siècle plus tard, de tous les Lagarde&Michard
Le tout dans une langue superbe, où l’humour, la dérision, l’enthousiasme et la poésie ne sont jamais absents, et qui se lit comme si l’ouvrage venait de sortir des presses d’aujourd’hui.
On en sort avec ce sentiment inoubliable de s’être soi-même enrichi à ce puissant contact.
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