VISION DE BORDEAUX…

N’est-ce pas Mauriac qui a dit qu’on ne quittait jamais tout à fait Bordeaux ?
Quant à moi, j’ai vécu vingt-cinq années parisiennes comme un exil loin de la terre promise, et j’avais la sensation, à chaque retour, de reprendre des forces en touchant le sol à la descente du train.
En ce temps-là, je trouvais à Bordeaux toutes les vertus : la beauté de son architecture, la lumière de ses pierres, ses perspectives sur le fleuve, la colonnade du Grand Théâtre, et toutes ces choses rebattues que ressassent les guides depuis Victor Hugo.
Allaux - la garonne depuis floiracMais c’est le retour – définitif ? – qui m’a fait comprendre l’essentiel.  Certes, la belle endormie s’était réveillée – et je ne vivais pas si loin que je n’aie été témoin de ce réveil. Les façades étaient plus blanches, les quais mieux fréquentés et fleuris. Un musée du Dix-Huitième siècle à ciel ouvert, où ne manquent que ces mâts et ces voiles qui couvrent la rade dans les tableaux de Vernet. Parce qu’ici, il est de bon ton de ne jamais oublier qu’on fut un port, peut-être le premier de France. Ici, il est vrai on n’oublie jamais rien…
HEROULT - la garonne à lormontCar tel est le complexe de Bordeaux : enfermée – à jamais ? – dans son patrimoine, son histoire, sa fierté d’être soi, qui confine à la présomption, avec un rien d’arrogance. Comme si être Bordeaux se suffisait en soi… Pour certains, il paraîtrait indécent à se mettre à parler des chaînes qui entravaient les Noirs dans le tréfonds des navires. Comment !? Ces merveilleuses façades devant lesquelles badent les touristes auraient été fondées sur autre chose que la gloire du vin ?
A ce qu’il paraît, oui…
L’âme de Bordeaux erre ainsi quelque part, du côté d’un âge d’or prérévolutionnaire, jamais oublié, mais jamais décortiqué au grand jour – sauf par les spécialistes.
HEROULT - chantier naval sur la garonneUn pari ? Essayez d’évoquer Bordeaux sans parler du vin – forcément le meilleur du monde ! –, de sa gastronomie, d’Arcachon et de l’océan. Essayez d’y attirer quelqu’un qui serait indifférent aux patrimoines. Je vous souhaite bon courage !
J’ai donc fait mon deuil de l’image idéale longtemps cultivée. En fait, je ne suis jamais revenu à Bordeaux que parce que la ville – la mienne pourtant – était la porte de ces immenses espaces de la pinède, l’antichambre de l’océan mugissant. Parce que le cours limoneux de son fleuve poussait vers un ailleurs aventureux des paquebots fantômes. Parce que l’atmosphère y était saturée de senteurs et de lumière.
Quant à la ville… Elle reste belle, oui. Et après ? Il lui reste à faire la preuve de sa modernité, de son ouverture au monde, à sortir de son intemporel quant-à-soi.
Alors, peut-être…
par Philippe Cougrand

Share
Ce contenu a été publié dans VISIONS..., avec comme mot(s)-clé(s) . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire