ICI, VENANT D’AILLEURS

texte publié dans
LUMIERES DU SUD-OUEST, Roland Barthes et 50 écrivains se racontent
Editions Le Festin – Novembre 2009 – http://www.lefestin.net/
Je rêve parfois un pays qui n’était pas le mien…
Pour l’atteindre, nous traversions ce désert qui séparait mon Bordeaux natal, des collines de Chalosse : ainsi l’enfant voyait-il ces vastes étendues ravagées par les incendies d’après-guerre, où des pins de quinze ans suintaient leur tristesse. Soudain, tout changeait : la planéité des paysages se mettait à moutonner ; les pins s’espaçaient. Ils n’étaient d’ailleurs plus les mêmes : ceux-ci se dressaient, vigoureux, et racontaient une histoire, là où champs de maïs et vergers leur laissaient de quoi dire.
AMOU - Luy de BéarnAmou n’était pas grand-chose : un village tassé au bord du Luy, entre église et château, où l’enfant de la ville ne fréquenterait qu’un chien jaune et de vieux adultes. Cela n’aurait dû être qu’un repoussoir : ce fut le lieu de l’enracinement. Non que je me sois jamais senti de là-bas : je n’y retourne plus et mes souvenirs pâtiraient d’une confrontation avec le réel. Mais ce fut le point exact à partir duquel les radicelles d’un être s’approprièrent, mètre après mètre, ce triangle borné par un océan, des montagnes et un fleuve. Par le seul effet centrifuge d’une insatiable curiosité.
Pourquoi le baliveau devient cet arbre dont on partagera l’ombre, peut-être les fruits et un jour le bois ? Pourquoi son voisin végétera avant de crever ? Question de terre, d’air, de clarté… Pourquoi l’enfant aurait-il été différent des immenses platanes jaillis sur les rives du Luy au milieu d’hortensias charnus, ou qui bordaient l’allée d’un château dont je n’ai jamais poussé la porte ? C’est là qu’Aquitain je suis né. Dans le jeu des nuages et des lumières mouvantes qui lissaient mes collines et déclinaient la terre du brun, au vert, à l’or. Nouveau-né qui n’eut de cesse de repousser son horizon. Jusqu’à l’océan. Jusqu’aux montagnes. Jusqu’au fleuve. Puis par-delà.
Car la conscience de ses origines et de sa destinée ne vient qu’après : au début il ne s’agit que de grignoter l’espace. Sans méthode. Avec boulimie. Au feeling… Plus tard, on arpentera le territoire de sa vie en pleine connaissance. Jusqu’à franchir les frontières du monde connu. Au début, on a dix ans, un vélo et un chien jaune pour ami. Plus tard, on a des désirs.
Jusqu’à l’adolescence, aucun autre lieu parcouru en tous sens n’a mieux incarné le territoire, le pré carré, le centre du monde. Un endroit où aller, comme l’écrivit Robert Penn Warren. Et l’étrange demeurait que ce venant d’ailleurs se sentait possédé par ce bout de terre excentré, dont le pittoresque ou le charme restait très en deçà de bien des villages aquitains.
L’enracinement était venu en humant l’air de novembre dans des cimetières empesés, brodés de chrysanthèmes. En lissant d’un doigt triste le plumage d’une palombe morte, encore chaude. En observant ces ciels changeants qui révèlent soudain les montagnes, comme si elles avaient poussé dans votre arrière-cour pendant la nuit. En m’enivrant des odeurs fruitées de l’été, d’un feu de cheminée ou d’une ventrèche grésillante. Toujours le chien jaune sur les talons, sa truffe en éveil et… le rire aux babines – ça, on ne le croit jamais !
À nos yeux – car je mets le chien dans le même sac –, ces collines tenaient du grenier d’abondance, entre les jambons pendus aux solives, les pots de graisserons dans les resserres, les pastis chauds du boulanger. Toutes choses qui, dans un seul regard, exhalaient leurs saveurs – du pur exotisme pour l’enfant citadin de dix ans. Pour autant, je n’aspirais pas à vivre ici, non plus qu’à tenir un fusil dans les palombières. Je trouvais barbare de s’entraîner au tir sur des moineaux. Mon ami le chien n’était pas plus de ce genre-là et me rassurait sur mes réticences cynégétiques.
Sans lassitude, je suis venu et revenu vers ce monde-ci, où rien ne semblait devoir jamais changer : ni le chien jaune, ni les rides des vieux, ni leur accent, ni l’odeur d’anis dans ces cafés aux comptoirs cirés, ni les fanfares des courses landaises, ni la terre grasse, ni le latin des messes. Quand ailleurs on marchait déjà sur la lune…
Ah ! les messes dominicales… Pensum éternel du catéchisé, à subir même en vacances. Mais celles-ci tenaient du spectacle. Je voyais l’autel doré à la manière d’une immense cathédrale baroque, devant laquelle officiaient des enfants de chœur en aube rouge et surplis blanc. Sans doute les aubes étaient-elles rapiécées, mal ajustées, l’autel moins grandiose. Cependant j’enviais ces gamins pour tout ce rouge et blanc, qui leur octroyait la désinvolture de vous balancer à la tête des volutes parfumées dans le cliquetis d’un encensoir.
Et l’immuabilité des choses issues d’un autrefois inconnu, dont témoignaient tout autant les noms sur les tombes, que le goût de la soupe à l’oseille ou le rire du chien, inchangés, amenait vers la sérénité un enfant aux repères bouleversés : il s’appropriait la vie des autres pour mieux aimer la sienne.
Le temps lisse tout. S’il reste quelque chose de celui-ci, c’est d’avoir touché la fraternité au plus près, quand les gens, certains soirs d’été, se réunissaient en plein air autour d’un banquet de patronage ; dans la chaleur des conversations et l’odeur froide du Luy, se reflétait, sur leurs visages repus, l’intemporelle expression de la joie d’être. Et pour une heure, en ce temps-là, je pouvais être un fils de cette terre.
Puis le chien jaune a disparu. Je suis repassé par Amou, sans jamais y revenir. Mes rêves sont d’un pays qui n’était pas le mien.
Philippe Cougrand
Share
Ce contenu a été publié dans VISIONS..., avec comme mot(s)-clé(s) . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire