ENTRE-DEUX-MERS/ENTRE-DEUX-MONDES/ENTRE-DEUX-TEMPS

Publié dans ITINERANCES AUTOUR DE BORDEAUX, Carnet métropolitain

Editions Sud-Ouest/Arc en Rêve Centre d’Architecture – 2011 – http://www.arcenreve.com/
Un vieux professeur de physique m’emmenait jadis au club Jeune Science de la rue Carle Vernet. Je n’avais jamais vu ailleurs qu’ici un aussi long mur que celui qui ourle le trottoir.
On l’imagine frontière naturelle entre les voies de garage de Belcier et le quartier riverain. L’obsessionnelle linéarité file à l’infini pour rejoindre les collines de Cenon et Floirac. La raison vous souffle qu’avant les collines, est le fleuve. Donc il s’agit d’une barrière de béton, destinée à séparer les curieux de l’activité ferroviaire.
Les curieux, d’ailleurs, se le sont approprié : des enfants en ombre chinoise s’essaient à danser sur le ciment repeint aux couleurs du ciel ; des sentences pleines de bon sens racontent ce qu’il en est. Ou accusent : il cache ce qui gêne il sent le goudron, l’eau, le train, le voyage.
Pourquoi l’eau ? se demande-t-on. Vient l’envie d’aller y voir de plus près. Juste pour se rendre compte. Là où le mur s’abaisse presque au niveau de la rue, là où un accès à la zone de fret l’enjambe, on découvre d’abord l’immensité de l’emprise ferroviaire : des voies qui ne semblent aller nulle part, semées de bâtiments sales et d’arbres maigres. Là-bas, les tours jumelles du lointain Sacré-Cœur. Puis on réalise que le mur est double. Qu’il nous cache l’essentiel. Comme dans un roman gothique. Entre ses deux faces, un estey, jailli d’un tunnel, s’écoule à l’air libre en direction du fleuve. Étonnant ! On voudrait remonter le cours ? La dalle de béton va mourir sur le cylindre d’un siphon. Mais au-delà ? Arpenter les lieux serait vain. L’estey est un fantôme des temps enfuis, quand la campagne cerclait la ville, traversée de jalles qui sinuaient sur les terres basses. Il s’appelait le ruisseau d’Ars, jailli quelque part du côté de Camponac. Canalisé, il ne reste pour l’identifier que ce long mur de la rue Carle Vernet. Quelques centaines de mètres plus loin, la terre l’avale de nouveau, pour mieux le recracher à la Garonne, sous les structures de la pénétrante.
On parle de redonner vie à ce morceau du passé : dans la ville mouvante, ce qui était hier obstacle devient paysage à faire renaître… Les immeubles modernes du Parc de Richelieu constituent déjà les avant-postes d’une immense opération d’urbanisme dont les grues lointaines sont d’autres augures. Ici, un mur en pavés de verre anticipe la transparence qui rendra l’estey aux promeneurs. À trois pas de là, de l’autre côté des boulevards, des tours sont tombées et les anciens entrepôts de Terres-Neuves recouvrent des couleurs pour mieux revendiquer leur nouvelle légitimité culturelle.
On se rend bien compte, à travers ces multiples refondations que les diversités communales perdent leur sens. Bordeaux ? Bègles ? Les deux rives du boulevard s’agrègent, vous montrent la ville globale au tournant de son histoire, s’inventant un avenir pour réconcilier les antagonismes du passé.
Après tout, pourquoi ce quartier s’appellerait Terres-Neuves, s’il n’y avait eu la pêche au cabillaud dans l’Atlantique nord, puis les sècheries de morues qui, au XIXe siècle, firent la célébrité de cette banlieue dédaignée ? Les navires livraient la matière première par le fleuve, le chemin de fer amenait le sel, puis exportait la morue séchée. Il reste peu de chose de ces activités. Ici, des bouts de voies ferrées envahies d’herbe, qui ne desservent plus rien ; là, la dernière sécherie encore en activité. Et comme un clin d’œil, ce collectif d’artistes qui s’enracine à la Morue Noire, ancienne sécherie dont le jardin hérissé de totems-colonnes bleus happe le regard et donne l’envie de pousser la porte…
Mais il faut chercher plus loin pour comprendre l’évolution du territoire. Car ici, la ville s’insère entre deux mondes. Entre survivance d’une ruralité de grands domaines, et nouvelles friches d’une ère industrielle et ferroviaire déjà révolue. Entre urbanisation tertiaire et commerciale avide d’espaces à conquérir, et frontière verte entrée en résistance contre le mitage.
L’omniprésence de l’eau, entre fleuve et marais, et la barrière viticole des Graves ont relativement contraint la croissance de la ville. La plage de Bègles, le parc du château de Francs, le domaine de la Plantation racontent cet affrontement entre la poussée urbaine et ce milieu aqueux qui séparait le fleuve des premières vignes. Ainsi, la rocade et l’autoroute font-elles du château de Francs une bulle verte incongrue, cernée par la circulation dense, définitivement séparée du fleuve. Un estey, lui aussi canalisé, baignait autrefois les douves de cette demeure qui, selon la tradition locale, accueillit des rois.
Il faut traverser la rocade et se rendre sur l’avenue qui sépare la station d’épuration du Clos de Hilde, de l’incinérateur d’ordures Astria, pour mieux mesurer la permanence des choses et l’enchevêtrement des temps.
Au rond-point, la Sécheuse de morues, de Michel Lecoeur, parle encore d’hier. Mais face à elle, l’immense usine – une sorte de Beaubourg ou de Zénith des ordures – tramée de grillage, bardée de tuyaux et vivement colorée insiste sur les servitudes d’aujourd’hui.
Qu’on se donne la peine de contourner le bâtiment pour rejoindre ce qui fut peut-être un chemin de halage. Encastrée dans l’usine, surprenante, l’ancienne maison de maître, derrière sa grille intacte, regarde le fleuve paisible de son passé. Un rideau de platanes, une succession de carrelets poursuivent l’illusion d’une immuabilité des choses. La Garonne avait déjà cette couleur, quand on produisait sur ces mêmes terres un vin de palus, dont rien ne garde le souvenir. Et l’île d’Arcins devait paraître tout aussi proche : un navire de boue échoué avec sa cargaison d’aulnes ou de saules. Un autre estey – à ciel ouvert, celui-ci – ramène l’Eau Bourde au fleuve.  Au-delà, le port de Bègles donne une réplique moderne aux gabariers d’antan.
Pour se déprendre de toute nostalgie, il faut revenir la nuit par la rocade. La station d’épuration du Clos de Hilde, ponctuée de fanaux bleus aériens, dégage une si intense et légère modernité qu’elle vous ancre, avec une sorte d’émerveillement de gosse, dans le XXIe siècle – le seul où vous vivrez jamais !
Si l’on n’est pas convaincu, autant franchir le fleuve, puis longer ce bras plus étroit qui sépare la berge, de l’île d’Arcins. Avant la rocade, le pont et la piste cyclable, cette route ressemblait à ce qu’elle avait sans doute toujours été depuis la fin du XVIIIe siècle. Le Bordeaux des notables – celui d’avant Arcachon ! – y  villégiaturait en ses quartiers d’été.
Il suffit de peu d’efforts pour rassembler les éléments épars du temps : les plus grandes demeures, érigées dans ce classicisme de bon aloi qui modèle l’image de Bordeaux, se dissimulent à demi au fond de parcs plantés de cèdres ou de magnolias ; on sent tout l’orgueil des bâtisseurs dans les pylônes de pierre qui scandent leurs grilles ; à l’arrière, les exploitations agricoles ont souvent disparu, les vignes toujours. D’autres maisons affichent des goûts plus simples, non pour autant dépourvus d’originalité. Voyez Maïtena avec sa grille formant belvédère ! La constance de cet habitat, c’est sa communion avec le fleuve – une véritable intimité que renforce l’île d’Arcins par étrécissement de l’horizon. Dès qu’on touche à l’extrémité aval de l’île, la miniature s’ouvre largement, devient fresque : l’immensité du fleuve vous rappelle alors pourquoi, sur les cartes anciennes de Bordeaux, on le désignait simplement par la Mer.
Plus en amont, la Pimpine rejoint la Garonne. Les dépôts successifs du limon donnent aux berges de l’estey la patine du bronze. C’est l’un de ces ruisseaux qui, dans une ère reculée, ont taraudé les collines friables en une suite de raidillons et de vallons creux. Au-delà du bourg de Latresne, son cours n’est qu’ombre dense et humidité froide, affleurements de ces bancs de calcaire dont est sortie Bordeaux. Mais sur les hauteurs, s’épanouit un autre monde : la lumière vient choyer les vignes qui moutonnent à perte de vue entre les Deux-Mers.
Sur la première ligne de collines, une échappée du regard permet d’embrasser l’agglomération jusqu’au liseré gris de la forêt landaise. Mesure-t-on mieux que dans ces panoramas gigantesques la fusion étroite de la ville originelle avec ces terroirs si distincts, qui en firent l’histoire, la ressource, le présent et l’avenir ? Irait-on jusqu’à dire qu’alors, on se sent d’ici ? Avec quelque chose qui – oui ! – ressemble à de la fierté…
Il suffit de redescendre, de retraverser l’eau, pour tenter l’expérience du lointain à partir de la rive béglaise. Là, plus de collines ni d’escarpements calcaires.
Du côté de Bègles, le parc de Mussonville étage ses allées en pente douce. À une portée de nez, la dernière chocolaterie de l’agglomération répand toujours sur le voisinage les caressants effluves du cacao. Souvenirs d’Afrique et du Brésil, des navires qui, comme au temps de Joseph Vernet, encombraient la rade, déversant dans les entrepôts un flux continu de denrées rares ou mystérieuses.
La partie basse du parc, qui s’étend jusqu’à l’estey – ce bras de l’Eau Bourde qui finit au port de Bègles –, est de loin plus sauvage ; une végétation désordonnée enserre au plus près des bassins d’eau dormante.
Si l’on est capable de faire abstraction des infrastructures qui ont colonisé l’espace entre le fleuve et la gare de triage de Hourcade, on réalise qu’ici, sur la partie haute du parc, jusque dans l’entre deux guerres, devait finir la ville construite. Au-delà commençait une plaine humide, naguère vouée aux débordements de la Garonne, puis intégrée à l’espace agricole au fur et à mesure que le cours du fleuve fut stabilisé. Ce qu’il en subsiste, quoique grignoté par le centre commercial des Rives d’Arcins, puis plus récemment par son extension des Arches de l’Estey, constitue le dernier espace naturel de l’agglomération.
C’est sur ces anciens marais, que l’expansion du chemin de fer a implanté l’immense gare de triage. Là, sur une cinquantaine de voies parallèles, toutes sortes de trains espèrent après un départ. Plus récemment une plateforme de ferroutage a encore étendu le complexe.
Tout le quartier qui s’est construit sur la rive gauche de l’Eau Bourde, est le fruit du développement ferroviaire et de l’implantation des cheminots ; en témoignent encore la cité du Dorat et d’innombrables maisons basses. Et sans doute aussi ces jardins ouvriers, qu’il faut se donner la peine de découvrir. Un petit monde ordonné, un peu désuet, qui raconte une autre époque, l’attachement à leur bout de terre des déracinés de l’industrialisation. Les cabanes portent quelquefois un nom. De là à s’imaginer les conversations, un soir d’été, dans l’enthousiasme du Front populaire, autour de la solidarité, l’espoir, la fraternité, l’effort… Désormais certains jardins tournent à la friche et, au bord du chemin, une cabane agonise sous les herbes folles, dont se lit encore le nom : Mon péché. Oui : il y a du Jean Renoir là-dedans !
Encaissée entre de hauts platanes, l’Eau Bourde coule, imperturbable malgré les salissures et l’abandon. Un de ces lieux pour ressentir la rupture du temps, quand le grondement continu de la rocade agresse la sérénité décalée d’un feuillage effarouché.
Même impression à la pointe extrême des centres commerciaux, dans la confrontation de l’île d’Arcins avec les parois aveugles d’une grande surface d’électroménager, juste séparées par un bras de Garonne. Là, deux mondes se jaugent sans se comprendre, cohabitent par la force des choses. In fine chacun auto-justifie l’avènement ou la pérennité de l’autre. Là aussi commence le Chemin du Facteur, allée rectiligne sur la levée de terre, entre le fleuve murmurant et la croupissure du marais résiduel. Les carrelets neufs parlent de permanence des coutumes, comme tout à l’heure les chalets des jardins ouvriers ; ils narguent à la fois les plus brinquebalants et l’asphalte des parkings, la tôle des murs. Le clapotis de l’eau dans les roseaux est juste assez fort pour couvrir la rumeur de plus en plus diffuse de la ville. Parfois la vague du mascaret viendra rappeler la puissance du fleuve, toujours prêt à reprendre des droits que lui mégote une société vorace d’espace. À quand l’inondation du siècle ?
 La zone verte bordant le fleuve jusqu’à l’estey qui fut le port de Courréjean, revient de loin. La promotion immobilière a bien failli avoir raison de cet espace naturel, absolument unique en son genre dans l’agglomération. La Plantation est son nom. La terre et l’eau y reconstituent le milieu des origines. Le paysage était-il si différent du temps d’Ausone et de Burdigala ? Il n’est pas rare d’y croiser un héron : le plus extraordinaire est que ce dernier vous fera sentir que lui, il est chez lui.
Au-delà de l’estey, Guiteronde dévoile les premières vignes des Graves. C’est encore l’une de ces confrontations inattendues entre hier et aujourd’hui. Autrefois, le château inachevé, petite merveille d’équilibre classique, s’élevait sur l’île du Soleil – dite aussi île au Juif. Guiteronde appartenait à la communauté religieuse des Annonciades. L’île a été rattachée à la terre – comme bien d’autres qui, jusqu’à Langon, troublaient la navigation sur la Garonne, tant que les ingénieurs du XIXe siècle ne s’en mêlèrent pas. Désormais le château et ses vignes sont, en soi, une île au milieu de nulle part, battue par la furie des extractions de granulats et le concassage des carcasses automobiles, dans l’odeur de la ferraille chaude, de l’huile et de l’essence. Le meilleur est qu’ils survivent, et qu’à tourner le dos au XXIe siècle, par-delà un saule pleureur, on est dans cet avant qu’on retrouvera chez Mauriac.
Jusqu’au château Malleret, le paysage raconte la conquête des terres agricoles sur l’eau. L’assèchement d’anciens polders a façonné un bocage inattendu, où les chemins surélevés sinuent entre taillis et rideaux d’arbres. L’eau affleure sous cette terre à vaches, où l’élevage se perpétue, à la fois si proche et si étranger à la ville.
Enfin, tout au bord de la Garonne, le château Malleret, jadis reconstruit dans un style éclectique, dresse ses poivrières au-dessus d’un parc magnifiquement redessiné. Il est l’une des plus sereines évocations d’un certain art de vivre dans ce Bordeaux d’autrefois, dont les historiens aiment à entretenir la légende. On s’aperçoit tout à coup qu’il n’est plus ici question des bruits de la ville.
On en est sorti, tout simplement.
Debout sur la levée de terre, à se remémorer ce qu’on a vu, on réalise que le fleuve est l’épine dorsale, le lien profond entre – ici – la permanence de la terre, le patrimoine, et – ailleurs – des scories industrielles et tous leurs avatars désormais magnifiés par le futurisme des formes.
Etre de Bordeaux, n’est-ce pas comprendre et assumer ce territoire complexe, où se mêlent ce qui finit, ce qui subsiste, ce qui s’élabore ? C’est en tout cas admettre une agglomération ouverte sur hier et demain, qui se construit entre deux temps.
Sans triomphalisme excessif ni nostalgie stérile.
par Philippe Cougrand
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